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Crypto : où en est-on aujourd’hui ?

« Blockchain & crypto, faisons le point » : 3e et dernier volet de notre dossier

Après le volet n°1 (« Du blockchain-washing au blockchain-bashing ») et le volet n°2 (« Blockchain & entreprises : quel état des lieux ? »), terminons ce dossier en nous concentrant sur la sphère crypto.

Cet article vise à faire ressortir les grands mouvements de fond que nous avons vus à l’œuvre dans la sphère crypto ces 12 derniers mois. Il n’est évidemment pas exhaustif tant le boom de la crypto-sphère a été fort depuis 2017 : explosion du nombre de projets, lancements de multiples « produits crypto », émergence de nouveaux écosystèmes, etc. Pour cette raison, n’hésitez pas à apporter votre propre point de vue en commentaire sur les réseaux sociaux.

Cette année a été extrêmement mouvementée avec la folie des cours des cryptomonnaies, la folie des ICO, puis la chute des cours et la chute des ICO. Ces évolutions spectaculaires ont fait les grands titres, et ont eu hier et encore aujourd’hui des impacts très concrets sur le secteur : le « bear market » actuel engendre par exemple certains dégâts parmi les acteurs du secteur (image ci-dessous) et continuera à en provoquer s’il se prolonge en 2019.


Ces évolutions des cours, sans pour autant les considérer comme anecdotiques (elles ne le sont plus avec de telles variations sur plusieurs mois) ne sont cependant que la partie émergée de l’iceberg. Pour comprendre l’évolution du marché crypto, il est nécessaire de s’intéresser aux mouvements de fond, plus silencieux mais plus structurels.

1 – Lutte pour les talents, lutte entre titans

L’afflux de talents est l’un des faits marquants du secteur en 2018. Si certains ont probablement rejoint le secteur uniquement pour la lumière qui y brillait – la chute des cours les conduira alors à quitter le navire, si ce n’est déjà fait -, une partie semble-t-il importante de ces talents s’est installée pour durer, avec la conviction que les cryptomonnaies constituent un mouvement de fond quelles que soient les variations quotidiennes de leurs cours, qu’elles répondent à de réels besoins, et qu’elles ouvrent la voie à un nouveau paradigme de l’économie : la décentralisation.

-Cela étant, malgré ces nouveaux arrivants, le déséquilibre reste entier entre la demande très forte de talents (en particulier sur le plan technique) et l’offre très limitée : les entreprises luttent aujourd’hui pour accueillir les rares profils pointus du secteur. En ce sens, il faut espérer que les premières initiatives de cursus de formation aux blockchains et cryptomonnaies continueront à s’étendre en 2019.


2018 marque également le développement de « titans de la crypto », en particulier les plateformes d’échange Coinbase et Binance.

Le premier est américain ; l’autre, bien que présent à Malte, est d’origine asiatique. La France et l’Europe sont globalement absentes de cette bataille : des acteurs français comme Blockchain.io et CoinHouse ambitionnent de grandir (et doivent être aidés en ce sens !) mais restent encore objectivement d’une tout autre dimension.

Coinbase et Binance ont emprunté jusqu’ici des chemins très différents mais ceux-ci sont appelés à se rejoindre d’une façon ou d’une autre :
-Coinbase a d’abord cherché à attirer les investisseurs néophytes en tant que « porte d’entrée vers la crypto » (ce qui lui a valu d’être surnommé sarcastiquement « la banque la plus crypto-friendly » par le spécialiste Andreas Antonopoulos) ; plus récemment, l’entreprise a investi la sphère crypto à proprement parler avec des initiatives comme Coinbase Wallet.
-Binance suit une stratégie inverse : la plateforme est depuis son lancement orienté « crypto-to-crypto » (il n’est possible d’y acheter des cryptos qu’avec d’autres cryptos, et non avec des monnaies fiat c’est-à-dire euros ou dollars) mais prévoit de lancer prochainement des exchanges « fiat-to-crypto », entre autres initiatives. C’est du reste parce que Binance ne traitait pas les monnaies fiat qu’il a pu devenir en tel ogre en à peine un an : sans fiat, les réglementations sont bien moins contraignantes !

Ces deux géants avancent de façon impressionnante (Binance devrait dégager l’équivalent de près d’1 milliard de dollars de profits cette année, après avoir été créé en juillet 2017 !) et sont appelés à s’affronter tôt ou tard. Leur développement respectif est l’un des grands mouvements de fond à suivre en 2019.

2 – L’adoption massive des applications décentralisées prendra du temps

« En 2018, nous verrons au moins une Dapp [application décentralisée] décoller dans les usages et approcher l’adoption grand public » : les acteurs qui s’étaient risqués à ce pronostic à l’hiver dernier se sont nettement trompés. Les usages des Dapps restent encore aujourd’hui très faibles, et il semble improbable que ce constat soit radicalement différent dans un an, aussi vite le secteur avance-t-il. Le nombre d’utilisateurs quotidiens des Dapps dans le monde ne se comptent pas en milliers mais en centaines, voire en dizaines (hormis de rares exceptions comme Steemit).

Source DappRadar.com


Plus spécifiquement, en début d’année un pronostic revenait souvent dans les discussions : 2018 allait être l’année du boom des échanges décentralisés, qui viendraient menacer les échanges centralisés.

« 2018 est l’année où les échanges centralisés mourront »


Là encore la réalité s’est avérée très différente : malgré des progrès évidents (lire plus bas), les échanges décentralisés restent globalement encore très peu utilisés, et l’année a surtout été marquée par la croissance d’un exchange centralisé comme Binance.

Comment l’interpréter ? En réalité, il faudrait déjà se satisfaire d’un progrès : les principes des échanges décentralisés fonctionnent en pratique, et non plus seulement en théorie, ce qui est une avancée en tant que telle.

La même logique vaut pour les Dapps en général : 2018 a été l’année d’accomplissements technologiques peu visibles dans les chiffres mais essentiels pour permettre ensuite aux usages de se développer. L’adoption viendra dans un second temps – et ce d’autant plus qu’elle ne requiert pas les mêmes compétences. L’expérience utilisateur (UX) n’a pas été la priorité jusqu’ici des concepteurs des Dapp, qui ont dû se concentrer avant tout sur des priorités techniques. Ce manque de travail sur l’UX se ressent aujourd’hui fortement – l’auteur de ces lignes a par exemple voulu récemment créer son marché prédictif sur Augur mais s’est résolu à abandonner rapidement face à la difficulté à appréhender l’application – mais constitue un enjeu largement identifié par les acteurs du secteur.

Le développement du web décentralisé sera aussi long qu’il est ambitieux, et prendra donc encore du temps – plusieurs années a minima. Le chemin vers l’adoption massive empruntera différents points d’étape, comme celui qu’a connu Augur cet été avec son lancement sur le mainnet (la phase de lancement réel qui suit le prototypage) – une étape importante qui mérite déjà d’être saluée en tant que telle. Cette étape est d’autant plus importante que l’usage réel des Dapp permet de mettre en lumière de nouveaux défis. Ainsi, Augur affronte d’ores et déjà un cas pratique très intéressant : une date d’expiration s’est révélée avoir été mal choisie pour un marché prédictif concernant les récentes élections des midterms aux Etats-Unis, ce qui pourrait fausser les résultats. De cet incident sont nés des débats qui pourront conduire à des améliorations de l’application.

Finalement, à l’heure actuelle l’une des rares applications de la sphère crypto connaissant un réel usage (à défaut d’usage massif) est une application qui n’était pas forcément attendue : le sulfureux Spankchain, un service pour l’industrie du X. « Le service comptait 6 136 utilisateurs actifs en octobre et a permis à 31 cam-girls de récolter environ 72 422 $ en crypto-monnaie. Plusieurs d’entre elles affirment qu’elles gagnent maintenant plus d’argent sur SpankChain que sur n’importe quelle autre plateforme. Une vraie solution donc, à un vrai problème » comme l’écrit Blocs.

Le succès (relatif) de SpankChain vient rappeler que les premiers cas d’usage d’Internet reposaient en bonne partie sur le X, les paris et les jeux. L’histoire pourrait se répéter : ces trois domaines ont toutes les chances de faire partie des premiers domaines où les applications cryptos réussiront. Les jeux vidéo constituent par exemple un immense terrain pour les cryptomonnaies. En la matière, les développements de l’équipe de Loom sont à suivre de près, et plus globalement les initiatives qui utiliseront la crypto dans une optique de gamification.

Pour terminer, citons une autre application qui gagne en traction mois après mois : le navigateur Brave, conçu pour réinventer la publicité en ligne. En septembre, il a dépassé la barre des 4 millions d’utilisateurs actifs mensuels : loin, très loin devant n’importe quelle Dapp. Notons bien, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une Dapp, mais d’une application semi-centralisée utilisant des tokens et facilitant l’accès à des Dapps.

3 – Les succès de 2018 dans la sphère crypto

A/ Ecosystème Bitcoin

2018 a été une année incroyable pour Bitcoin. Les gens qui se focalisent sur le prix font une erreur colossale


Bitcoin a connu une année particulièrement riche sur le plan technologique, avec notamment :

-des avancées en termes d’adoption de Segregated Witness (la mise à jour du protocole Bitcoin adoptée à l’été 2017 pour permettre un plus grand nombre de transactions par blocs). Les principales plateformes d’échange et les principaux wallets ont pour la plupart adopté SegWit. L’adoption globale de SegWit est passée de 15% des transactions journalières sur le réseau Bitcoin en janvier à 40% aujourd’hui.

l’adoption grandissante du Lightning Network, qui vise à faciliter la scalabilité de Bitcoin (multiplication du nombre de transactions, et forte baisse de leur coût) : le nombre de nœuds déployés sur le réseau Lightning et le nombre de canaux de paiement ouverts ont augmenté à un rythme soutenu, surtout ces derniers mois. Au passage, saluons le travail pionnier réalisé par l’équipe française Acinq sur le Lightning Network.

-d’autres avancées en termes de code, en particulier sur le protocole de Schnorr, capable d’améliorer la scalabilité de Bitcoin ainsi que la confidentialité des transactions. Bien que n’étant pas encore en place dès à présent sur Bitcoin, il est considéré comme très prometteur pour le réseau.

Outre ces avancées technologiques, l’année 2018 de Bitcoin a été marquée par une première phase d’institutionnalisation, appelée à s’étendre ces prochaines années. L’initiative de la maison mère du New York Stock Exchange de lancer la plateforme Bakkt (qui proposera des contrats à terme sur Bitcoin à partir de janvier 2019) a ainsi constitué l’une des grandes annonces de cette année sur le volet institutionnel. De même, la création par le géant de la finance Fidelity d’une entreprise spécifique, Fidelity Digital Assets, dont « l’objectif est de rendre les actifs numériques comme le bitcoin plus accessibles aux investisseurs » selon les termes de la PDG de Fidelity, a représenté une grande première pour un acteur financier de cette envergure. Citons aussi l’investissement de la très réputée Yale University (membre de la Ivy League) dans un nouveau fonds de 400 millions de dollars dédié aux cryptomonnaies.

B/ Ecosystème Ethereum

Deux projets se sont distingués particulièrement cette année de notre point de vue :

-MakerDAO. Parmi les multiples stablecoins en place, MakerDAO ressort nettement du lot à l’heure actuelle. Le fait que le token DAI ait aussi bien résisté pendant les fortes variations de cours cette année est impressionnant et constitue un bon signe sur la solidité du modèle. Les ethers dans MakerDAO représentent du reste aujourd’hui près d’1.5% du nombre total d’ethers en circulation. L’écosystème qui entoure MakerDAO s’est renforcé (le projet est soutenu par de grands exchanges, par les autres Dapps de la finance décentralisée, par des investisseurs réputés comme a16z…) et continue de se développer (exemple récent : le lancement du dashboard MKR.tools). MakerDAO constitue l’une des belles réussites du secteur crypto en 2018.

Tout le monde devrait maintenant comprendre à quel point @MakerDAO est impressionnant. Ils n’ont pas fait d’ICO, n’ont levé aucun fonds venant d’investisseurs traditionnels pour démarrer, et le $DAI a été incroyablement performant durant ce marché baissier. Ce qui est important, c’est qu’ils ne sont confrontés à aucun risque de fermeture de comptes par les banques ou de régulation.



-0x. Le protocole d’échanges décentralisés est devenu un écosystème à part entière. Le dynamisme entourant 0x est l’un des faits marquants de la sphère crypto en 2018 (quand bien même le récent fork du protocole par l’équipe de DDEX soulève certaines questions). Ce dynamisme est appelé à s’accroître encore en 2019 tant les possibilités d’usage sont nombreuses (cf par exemple cet article récent : 22 idées à explorer avec 0x).

La dernière initiative notable en la matière est le lancement de “0x Instant” qui permet d’ajouter facilement sur son application mobile ou son site web un bouton pour acheter un token (ERC-20 ou ERC-721).

Outre 0x, citons aussi le développement d’Uniswap, un autre protocole d’échanges de tokens décentralisé particulièrement intéressant (plus d’informations ici).

Au-delà de MakerDAO et de 0x, l’écosystème Ethereum est très dynamique : l’activité des développeurs reste très forte malgré la chute de l’ether, comme le montre par exemple l’évolution du nombre de téléchargements hebdomadaires de l’outil de développement OpenZeppelin entre 2016 et aujourd’hui :


Notons aussi que 2018 a également vu émerger de nouveaux usages de Non Fungible Tokens (NFT), qui rendent possible la propriété réelle d’actifs numériques. Les cryptokitties, loin d’être anecdotiques, n’étaient que la première pierre d’un mouvement bien plus profond, appelé à s’étendre en 2019 et les années suivantes.

C/ Privacy coins

Les privacy coins sont des « objets » technologiquement complexes : le fait que ces cryptomonnaies soient en vie et en « bonne santé » aujourd’hui est déjà en soi un accomplissement. Le bon fonctionnement d’outils cryptographiques aussi poussés qui maintiennent des cryptomonnaies de plusieurs milliards de dollars de valorisation était loin d’être gagné.

Cette année spécifiquement, plusieurs forks se sont produits, que ce soit sur Monero (aujourd’hui le privacy coin le plus déployé sur les plateformes) ou Zcash. Ces forks se sont bien déroulés. Celui réalisé sur Moreno en octobre a par exemple eu pour conséquence de quasiment supprimer les frais de transaction.

L’équipe de ZCash à quant à elle totalement revu son implémentation des zk-SNARK, obtenant des gains de performance considérables et ouvrant la voie à l’utilisation du coin sur smartphones et à un niveau de sécurité sans précédent.

Plus globalement, 2018 a constitué l’année de la prise de conscience du potentiel des technologies ZKP (Zero Knowledge Proof). Le pouvoir des ZKP, qui justifient à elles-seules une nouvelle séquence dans l’histoire de la cryptographie, est considérable : elles pourront être utilisées massivement, et notamment là où la cryptographie pré-ZKP présentait des lacunes. Notons d’ailleurs que ce sont les ZKP, et en particulier les Bulletproofs, qui ont permis cette année à Monero de réduire ses frais de transaction drastiquement.

D/ Ailleurs

L’un des grands sujets au début d’année était de savoir si un concurrent sérieux d’Ethereum -en tant que plateforme pour applications décentralisées- allait émerger. Il est évidemment encore trop tôt pour établir des bilans (plusieurs protocoles ont été financés en ce sens comme Dfnity et il faudra attendre 2019, 2020 pour avoir un meilleur aperçu de leur potentiel réel) mais un constat s’impose : Ethereum ne semble pas plus menacé qu’au début de l’année.

Je sais qu’il y a de nombreux « Ethereum killers », mais cela fait un an ou deux depuis qu’ils ont été annoncés pour la plupart et… je ne peut pas dire que je suis impressionné par la concurrence.


EOS était présenté en début d’année comme un grand rival d’Ethereum, particulièrement prometteur. Aujourd’hui, l’écosystème entourant EOS est certes dynamique (la plateforme compte par exemple plusieurs Dapps dont les volumes de transaction n’ont pas à rougir face aux Dapps d’Ethereum), et on ne peut juger la réussite d’un protocole, d’une communauté, en seulement quelques mois, mais plusieurs raisons nous laissent penser que la crédibilité du projet lui-même est atteinte : bugs techniques, problèmes de gouvernance, départ récent de plusieurs cadres de l’entité derrière EOS, manque de décentralisation…Le fait que Dan Larimer, à l’origine d’EOS, ait annoncé vouloir déjà rejoindre un nouveau projet (tout en démentant « quitter EOS ») suscite aussi quelques interrogations. Cela étant, il faudra tout de même continuer à suivre en 2019 l’évolution de ce projet mastodonte par son financement reçu.

D’autres protocoles étaient parfois inclus en début d’année dans la liste des « Ethereum-killers », comme NEO, projet sur lequel nous avons livré notre analyse en début d’année, résumée dans cette conclusion : « Si la forte centralisation de NEO, bien qu’aberrante technologiquement pour une blockchain, constitue sans doute un atout vis-à-vis des autorités chinoises, les nombreuses critiques présentées dans notre dossier permettent difficilement d’être enthousiastes à ce jour sur cette blockchain, son équipe et son écosystème ». Nous n’y revenons donc pas ici (à lire pour compléter : l’article de Blocs sur la Chine et la blockchain).

-Un autre grand sujet émergent dans le secteur crypto concerne les fameuses STO (Security Tokens Offerings) dont il est beaucoup question depuis plusieurs mois – surtout depuis la chute des ICO.

Le sujet divise entre ceux qui y voient un phénomène majeur et ceux qui considèrent que les avantages attendus des STO sont surévalués pour la plupart, du moins à court terme. Une chose est sûre : 2018 n’a pas été l’année des STO, qui émergent juste. Pour reprendre une blague ayant circulé récemment, il y a aujourd’hui plus de plateformes pour security tokens que de security tokens eux-mêmes ! De fait, 2018 a effectivement été l’année de la mise en place des infrastructures pour rendre possible les STO : développement de plateformes « tout inclus » (émissions des tokens, KYC, etc.), de protocoles pour permettre l’échange de security tokens de façon « compliant », de brokers-dealers, d’outils de compliance et de custody…

La question est maintenant de savoir si 2019 sera l’année où ces opérations décolleront. L’émergence de marchés secondaires spécifiques pour ces opérations est notamment attendue pour que la promesse théorique de liquidité devienne une réalité. Gardons cependant à l’esprit que la liquidité sur les STO ne sera pas celle des ICO : des tokens représentant des parts d’entreprise (par exemple) ne présentent pas le même enjeu que des tokens utilitaires.

Bilan : patience & buidl

La sphère crypto avance rapidement, mais gardons en tête l’écart encore immense entre les ambitions du secteur et l’état actuel d’adoption des applications décentralisées : ce gouffre doit inciter à la patience.

La seule application décentralisée qui ne fait que gagner en crédibilité avec le temps, quelle que soit son adoption, est…Bitcoin, en tant que réseau et monnaie numérique décentralisée. Bitcoin suit le Lindy Effect théorisé par Nassim Taleb : l’espérance de vie d’une chose non-périssable (comme une technologie ou une idée) est proportionnelle à son âge actuel. Autrement dit: plus Bitcoin dure, plus il a de chances de continuer à durer longtemps. Et effectivement, malgré toutes les attaques sur sa supposée fragilité, en dépit de tout le bruit qui l’entoure, et contrairement à ce qu’ont annoncé des centaines de prédictions depuis des années, Bitcoin ne cesse de…continuer à exister, simplement.

Au-delà de Bitcoin, où en sommes-nous donc de façon générale dans la sphère crypto ? Un article paru en mai comparait des données du secteur crypto avec celles des débuts d’Internet : certains chiffres tendent à montrer que la crypto en est au même stade d’adoption qu’Internet en 1994.

Dans ce contexte, la forte baisse des cours a permis de faire retomber une excitation devenue…débordante. Les retours de la DevCon4 qui s’est tenue à Prague début novembre sont intéressants en ce sens : « l’année dernière, les blockchains allaient sauver le monde. Cette année, la chute des cours a mis fin à l’exubérance qui avait fait de la blockchain l’un des plus gros buzzwords de 2017. De nombreux conversations à la DevCon reflétaient ceci : il y avait très peu de marketing (chose radicalement différente par rapport à la DevCon de 2017) et de nombreuses discussions portaient sur la façon de combler les lacunes d’Ethereum. L’événement respirait l’humilité » (Mike Orcutt, associate editor at MIT Technology Review).

L’exubérance est justement ce qui caractérisait le boom des ICO au début de l’année. Quelques mois plus tard, nous ne donnons pas cher de la peau de la grande majorité des projets d’ICO.

« En 2018/19, de nombreux projets qui ont levé de l’argent durant l’engouement des ICO réaliseront que leurs visions sont inatteignables et que leurs modèles ne fonctionnent pas. J’aurai le plus grand respect pour les projets qui admettent leur erreur et qui redistribuent l’argent restant aux détenteurs de leurs tokens. »


Une large partie des projets d’ICO ne présente pas grand intérêt, n’ayant pas réellement besoin de token. Une autre partie arrive simplement trop en avance. Notre conviction est la suivante : les projets qui réussiront les premiers seront ceux qui sont entièrement numériques (sans dépendance directe à un secteur traditionnel). Pour les autres, il est encore trop tôt (lorsque le token n’est pas simplement accessoire…cf image ci-dessous).

Je suis allé chez le dentiste aujourd’hui et ils n’ont pas accepté le Dentacoin ? On est encore tôt…


Comme domaine entièrement numérique, pensons par exemple aux mondes virtuels. Le CEO de CoinBase expliquait ainsi récemment qu’il voit les cryptomonnaies y être « largement utilisées » : « quand les gens effectuent des transactions dans des mondes virtuels, cela n’a pas de sens d’utiliser la monnaie de son pays. Ce serait excluant (voire malpoli) d’utiliser la monnaie de son pays dans un monde virtuel ».

Au-delà de la question du timing de l’adoption, un autre débat de fond, peut-être le plus important de tous, reste ouvert : que signifierait un « succès » de la sphère crypto ? Qu’entend-on par là ? Au cœur du débat : jusqu’à quel point la crypto et les Dapps doivent-elles devenir faciles à utiliser, à manipuler, pour atteindre leurs buts ? Une expérience utilisateur suffisamment bonne pour des utilisateurs non-technophiles est-elle réellement possible sans compromis importants sur la sécurité et la décentralisation ? Si oui, comment ? Si non, dans quelle mesure est-il souhaitable d’accepter ces compromis?

Les réponses à ces questions, forcément personnelles, ne sont pas bien sûr pas binaires. Se poser ces questions permet cependant de se reposer la question du sens, du « pourquoi », à l’issue d’une année particulièrement mouvementée, ponctuée de moments parfois ubuesques (pensons à certains projets d’ICO), dans un univers qui reste cela étant plus passionnant que jamais.