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Blockchain, résilience et souveraineté : tribune dans Investir

Alexandre Stachtchenko, associé cofondateur de Blockchain Partner, a été interrogé parmi 57 dirigeants et personnalités par le magazine Investir à l’occasion d’un numéro spécial, sorti le 11 juillet. Nous publions ci-dessous la version texte de ses propos, articulés autour d’une idée : la blockchain et Bitcoin pour renouer avec la résilience et la souveraineté.

« La pandémie de Covid 19 a eu le mérite de remettre certains sujets sur le devant de la scène, et en particulier celui de résilience. Il est en effet apparu clairement ces derniers mois que la tendance à la recherche permanente d’efficience a mené à une complexification des systèmes économiques, au point de mener à de sérieuses pannes, voire des arrêts, lorsque l’un des maillons est défaillant.

Efficience et résilience sont deux modèles généralement opposés, le premier étant celui privilégié par défaut depuis des décennies. Ils forment souvent un dilemme au moment d’effectuer le choix de l’architecture d’un système. Plus l’on privilégie l’efficience d’une chose, moins l’on privilégie sa résilience, c’est-à-dire sa capacité à résister aux modifications et chocs de son environnement.

Ce choix clef se retrouve notamment dans les architectures informatiques. Si, par exemple, vous choisissez un modèle centralisé (un seul serveur faisant fonctionner tout un service), il sera généralement efficient : il atteindra son but en consommant le moins de ressources possibles. Mais coupez l’accès à Internet à ce serveur, et c’est l’ensemble du service qui ne fonctionne plus.

La blockchain par essence est à qualifier de système plutôt résilient qu’efficient. L’exemple phare en est sa capacité de transaction : là où Bitcoin, la blockchain la plus connue et sécurisée, est capable de gérer sept transactions par seconde maximum, le nombre monte à plus de 20 000 pour Visa. Mais si un nœud (serveur) tombe, aucun problème sérieux ne se pose pour le réseau. La base de données est en effet répliquée en des dizaines de milliers d’endroits. C’est l’incarnation d’un système décentralisé.

Ces dernières années, les technologies blockchain se sont heurtées à ce modèle de pensée dominant favorisant l’efficience. Le premier réflexe des professionnels découvrant ces technologies a été de chercher à faire rentrer un carré dans un rond : « d’accord pour la blockchain, mais si possible dans mon propre serveur, en plus rapide, et moins énergivore ». Peu comprenaient alors que ce qu’ils interprétaient comme des désavantages étaient en réalité des caractéristiques essentielles de ces systèmes : c’est ce qui leur permet d’être plus résilients. Aujourd’hui, avec le retour en grâce du concept de résilience, les mentalités évoluent peu à peu, fort heureusement.

Réduire la dépendance au dollar américain

Car être plus résilient c’est aussi souvent renforcer sa souveraineté. Bitcoin a ici des arguments à faire valoir. Loin des politiques monétaires de la FED et de la BCE, qui ont mis sous perfusion les marchés financiers dans une sorte de fuite en avant géante et inhérente à ces politiques, Bitcoin constitue la monnaie de la rareté. En s’appuyant sur une politique monétaire déflationniste, transparente, et très difficilement altérable, Bitcoin se comporte comme l’étalon-or de l’espace numérique. Un or amélioré : facilement stockable, transmissible, et divisible, l’utilisation du bitcoin ne connaît pas de frontières. Une potentielle monnaie qui permettrait de s’émanciper de la domination américaine du dollar. En effet, pour les américains, « il est facile de s’endetter dans une monnaie qu’il ne tient qu’à soi d’émettre » prophétisait De Gaulle peu avant la fin des accords de Bretton-Woods. Avec une monnaie devenue le standard des échanges internationaux, et détenue par de multiples pays comme réserve de valeur (dont en particulier la Chine), les Etats-Unis peuvent sans limite créer de la monnaie pour leurs propres marchés financiers, au détriment des autres pays, qui s’appauvrissent par l’inflation.

Bitcoin est cependant une manière à la fois de renforcer l’indépendance des Etats et de l’amoindrir. De la même façon que l’or, qui dans un certain sens nuisait à la souveraineté des banques centrales en limitant leur pouvoir d’action, un étalon-bitcoin produirait les mêmes effets. Mais n’est-ce pas un prix honnête à payer pour réduire le déséquilibre massif de puissance entre les banques centrales, et faire valoir ainsi leur indépendance ? En douze ans, les Etats-Unis ont multiplié par six leur base monétaire, alors que leur PIB n’a évolué « que » d’environ 20%. Cette illusion collective n’a que trop duré.

Résilience, monnaie, souveraineté… Autant de concepts, sous le feu nouveau des projecteurs, qui portent les technologies blockchain et du web décentralisé. Les entreprises ne s’y trompent pas : pensons ces derniers mois aux annonces de la Société Générale (actions représentées sur blockchain), de Samsung (portefeuilles numériques intégrés aux smartphones, ainsi qu’accès direct à des bourses en ligne de cryptomonnaies), ou encore plus récemment d’Ubisoft (items numériques collectionnables uniques sur blockchain). Les projets blockchains deviennent plus concrets, crédibles, ambitieux. Gageons qu’il ne s’agit là que d’un début. »

– Alexandre Stachtchenko