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Web décentralisé, crypto, blockchains : où en est-on à fin 2019 ?

– Par Clément Jeanneau, associé cofondateur de Blockchain Partner

Si la question des monnaies numériques publiques et privées (Libra en tête) a concentré les regards médiatiques et institutionnels cette année en matière de blockchain, le bilan 2019 du secteur ne saurait en rester à ce seul sujet. De façon plus silencieuse, la sphère des blockchains et cryptoactifs a avancé sur de nombreux fronts : c’est la partie immergée de l’iceberg, sans doute la plus importante pour le développement et l’adoption de ces innovations. Cet article se propose de dresser un panorama synthétique, forcément non-exhaustif et subjectif, d’évolutions notables de 2019.

L’infrastructure du web décentralisé se renforce, bloc par bloc

Allons directement à l’essentiel : 2019 a été une année clef dans la consolidation de l’infrastructure du web décentralisé. Plusieurs briques importantes qui manquaient jusqu’ici (en particulier lors des précédentes phases de boom du marché) ont été construites ou ont commencé à l’être, ce qui permettra d’accélérer l’adoption de ces innovations et s’avérera certainement décisif lors des prochaines phases de forte croissance. C’est notamment le cas pour :

Les outils pour développeurs. Pensons par exemple aux fournisseurs de nœuds qui sont désormais bien plus nombreux (permettant de proposer des alternatives aux solutions historiques), et qui évoluent pour certains vers des modèles moins centralisés. Notons aussi entre autres la croissance importante du protocole The Graph (qui indexe et interroge les données stockées on-blockchain) : il affiche désormais au compteur plusieurs millions de requêtes de données quotidiennes. Sur ce même besoin, Google BigQuery permet lui aussi depuis début 2019 d’interroger les données de 8 blockchains différentes (dont Bitcoin et Ethereum).

Les innovations protocolaires au service de transactions plus rapides, économiques, scalables. Pensons ici entre autres aux technologies de type « layer 2 » (ZK rollup, state channels…) qui ont connu des progrès importants, portées par des projets comme Matter Labs ou Connext. L’interopérabilité des blockchains entre elles est également un sujet en progression. GEO Protocol est par exemple à suivre pour des échanges instantanés entre différents protocoles.

Les outils au service de la privacy. Ceux-ci s’appuient notamment sur les ZKP (Zero Knowledge Proofs). Pensons par exemple au protocole AZTEC (qui se définit comme « the privacy engine for Ethereum »). De plus en plus d’outils – dont les wallets – font également appel à des « mixers » au service de la privacy.

De façon plus générale, le travail mené sur Eth 2.0, bien qu’encore en cours, est déjà conséquent. Pour plus de précisions sur les avancées au niveau d’Ethereum, nous vous renvoyons vers notre article « 10 enseignements de la DevCon 5 ».

Au-delà des avancées citées ci-dessus, nous notons de façon plus transversale un autre progrès très positif : les silos entre différentes communautés, qui pouvaient freiner jusqu’ici certaines avancées, sont désormais mieux dépassés. Exemple parmi d’autres : nous avons constaté un plus grand rapprochement autour des ZKP entre les communautés de cryptographes et les communautés focalisées sur les blockchains. Ce faisant, alors qu’en 2018 un certain nombre d’éléments manquaient encore pour travailler sur les ZKP, la donne a nettement changé cette année (langage ZoKrates, frameworks comme Semaphore, etc.)

Cette tendance vers un travail plus collaboratif entre différentes communautés autour de missions communes est un facteur d’espoir pour les prochaines années.

Blockchains pour entreprises : cap vers le public (…dans les 2 sens du terme)

–> La montée en puissance inexorable des blockchains publiques est l’un des phénomènes notables de cette année. Conséquence des différentes avancées évoquées ci-dessus : les blockchains privées ont perdu une partie de ce qui faisait leur intérêt pour les entreprises, au profit des infrastructures publiques. Les limites des blockchains publiques souvent citées ces dernières années se réduisent en effet peu à peu. L’utilisation de Thundercore dans certains de nos projets clients nous permet par exemple de lever en partie la barrière de la scalabilité lorsque ce protocole s’avère pertinent. Avec l’amélioration non-négligeable des solutions de sécurité, de confidentialité et de scalabilité, les blockchains publiques devraient continuer à gagner en adoption dans les contextes corporate au fil du temps, au détriment des logiques fermées.

–> Le temps des seules expérimentations est derrière nous : les projets en production, au sein d’entreprises n’appartenant pas à la sphère blockchain, sont désormais bien plus nombreux (même si ce n’est qu’un début). Nous avons lancé notre série des « Blockchain Business Cases » justement dans l’optique de montrer des exemples concrets d’entreprises utilisant les blockchains en production. Nous publierons de nouveaux numéros à la rentrée témoignant de cette tendance de fond qui démontre que la blockchain commence à trouver son public dans des secteurs divers, bien au-delà des seuls POC/MVP.

Bitcoin, toujours roi

-Année après année, Bitcoin reste la valeur (la plus) sûre dans le monde des cryptomonnaies, quelles que soient les variations conjoncturelles de son cours. Plusieurs publications récentes viennent en rappeler les raisons, comme ce très bon article en anglais ou celui-ci en français (voir aussi notre article intitulé « Bitcoin a 10 ans : pourquoi croire en son avenir »). En outre, le halving en 2020 (sans rentrer dans le débat de savoir dans quelle mesure le marché l’a déjà anticipé) devrait redonner un coup de projecteur à Bitcoin et ses propriétés.

-L’un des enseignements des 12-18 derniers mois est que “nous assistons à l’émergence de la propre suite de protocoles de Bitcoin” pour reprendre les mots de Spencer Bogart (associé chez Blockchain Capital). Dans un article paru en avril, il écrivait que “la rigidité de la couche centrale de Bitcoin a donné naissance à plusieurs protocoles additionnels, spécialisés dans diverses applications (exemple : Lightning Network pour les canaux de paiement). L’innovation sur Bitcoin est ainsi dynamique tout en étant (relativement) sûre, car cette approche modulaire minimise les risques monétaires systémiques”.

Un autre article intéressant publié début décembre, qui présentait un panorama visuel (non-exhaustif) des innovations autour de Bitcoin (ci-dessous), abondait en ce sens : « Si la Silicon Valley a tant de mal à comprendre la proposition de valeur de Bitcoin, c’est parce que ce n’est pas juste une technologie, un instrument financier ou une application grand public : c’est un système monétaire entier, permis par la technologie. Changer la constitution de Bitcoin nécessite un processus quasi-politique qui peut empiéter sur ses propriétés monétaires ; de ce fait, l’innovation technologique est mise en place sous forme de modules. »

Bitcoin innovations protocole

-S’agissant du Lightning Network spécifiquement, certains ont jugé son année décevante (la croissance de son adoption a semblé stagné depuis le mois de mai) mais des travaux montrent qu’une partie importante de son usage (plus de 40%) se situerait au niveau de channels privés et ne serait donc pas comptabilisé dans les grands explorers Lightning. Les chiffres à son sujet sont donc à prendre avec des pincettes – et ce d’autant plus que l’adoption des signatures Schnorr rendront les transactions Lightning indiscernables des transactions classiques. Notons que l’ajout récent de Lightning Network par Bitfinex constitue un signe prometteur, en tant que premier grand exchange à intégrer Lightning.

La DeFi, LE « hot topic » de 2019 – et probablement encore de 2020

La Decentralized Finance (DeFi) s’est imposée comme l’un des sujets les plus dynamiques de la sphère blockchain en 2019, et tout indique que la tendance devrait se poursuivre en 2020.

-Comme nous l’écrivions en introduction de notre étude dédiée à la DeFi, cet univers « ne cesse de grandir, que l’on considère la croissance du nombre de projets qui s’y rapportent, leur étendue (qui couvre de plus en plus de pans du monde financier), ou les progrès de ses projets les plus emblématiques ». La suite s’est avérée du même acabit. Le nombre de prêts accordés par des applications de DeFi a considérablement augmenté en 2019 par rapport à 2018. En parallèle, l’expérience utilisateur des outils permettant d’accéder aux protocoles de DeFi s’est nettement améliorée (pensons à InstaDApp, Argent ou encore Zerion) et tout indique que cette tendance se poursuivra l’an prochain. Un exemple parmi d’autres : l’application Authereum a annoncé récemment que « ses utilisateurs peuvent désormais interagir avec Ethereum sans jamais posséder d’ether : toutes les transactions et gas fees sont payables en DAI. Les utilisateurs n’ont plus à se préoccuper de la volatilité de l’ether ».

-MakerDAO reste le protocole star de la DeFi et continue de proposer des améliorations, comme en témoigne le lancement du multi-collatéral cet automne. Pour autant son poids relatif au sein de la DeFi a déjà commencé à baisser au profit d’autres protocoles comme Synthetix et Compound. La prédominance de Maker est ainsi passée de 90% au début de l’année à moins de 50% aujourd’hui (source : DeFi Pulse). Synthetix, en particulier, a connu une croissance particulièrement forte depuis cet été et sera l’un des projets à suivre avec attention l’an prochain.

-Les axes de progression de la DeFi sont nombreux. Haseeb Qureshi, managing partner de Dragonfly Capital, met en avant dans un article récent plusieurs objectifs lui semblant prioritaires pour 2020, dont la baisse des taux de collatéralisation, aujourd’hui très importants en raison selon lui des problématiques de volatilité et latence.

Malgré sa réussite en 2019, il est important de rappeler qu’il s’agit d’un univers encore particulièrement risqué (risques en termes de « failles dans des smart contracts, piratages d’oracles, faible liquidité, mécanismes de gouvernance… » comme le rappelle à juste titre Brian O’Hagan de CoinHouse), qui n’est pas à l’abri d’une affaire à la « The DAO ». Pour Ryan Selkis, fondateur de la société d’analyse Messari, « étant donné les risques systémiques de la DeFi, la plupart de ses utilisateurs auront besoin d’outils pour mieux se protéger avant d’y placer du vrai capital. Dès lors, si 2019 était l’année des prêts dans le monde de la DeFi, 2020 sera l’année des dérivés ». A suivre…

Les (D)app au-delà de la DeFi : des trajectoires hétérogènes

-En dehors du monde financier, une application se détache dans le web décentralisé : le navigateur Brave, qui a lancé en novembre sa version 1.0 et qui a surtout dépassé la barre des 10 millions d’utilisateurs actifs par mois. La croissance de Brave est impressionnante : en douze mois, le navigateur a triplé sa base d’utilisateurs actifs quotidiens et multiplié par douze le nombre de « créateurs vérifiés ». Plusieurs éditeurs de sites majeurs acceptent aujourd’hui son token, le BAT : Wikipédia, YouTube, Twitch, Twitter, The Washington Post, The Guardian, etc.

Brave est un cas intéressant en tant qu’application du web décentralisé proposant un bon produit que des millions d’internautes utilisent au quotidien sans avoir à connaître particulièrement le monde blockchain. Peu d’applications du web décentralisé peuvent en dire autant à ce jour. L’un des défis du web décentralisé ces prochaines années sera de faire émerger plus d’applications suivant une trajectoire similaire.

Notons par ailleurs que la réussite de Brave jusqu’à présent n’a pas été particulièrement corrélée à la valeur de son token – de quoi remettre en question certaines théories en matière de « token économie » théorisées lors des débuts de la vague ICO en 2017. Brave a cependant encore probablement une marge de manœuvre pour affiner son modèle de token et les logiques d’incitations qui en sont liées.

-Parmi les autres applications connaissant une réussite intéressante, mentionnons en particulier Gitcoin, sorte de Patreon du web décentralisé. Un certain nombre de freelances dans l’univers des cryptomonnaies se font financés grâce à cet outil, dont la notoriété a encore grandi cette année et dont les progrès sont prometteurs.

De façon générale, plusieurs applications « historiques » ont montré des avancées (Filecoin, « star » de la vague ICO, a par exemple lancé son réseau test ce mois-ci et prévoit de lancer son réseau en production l’an prochain) tandis que de nouvelles émergent (citons par exemple Audius, pensé comme un Soundcloud décentralisé, qui a lancé sa version bêta). Pour autant nous sommes encore loin d’une adoption « mainstream » des Dapps au-delà de quelques cas exceptionnels.

Au rayon des déceptions, les marchés prédictifs ne connaissent pour le moment pas le succès escompté. A l’heure actuelle Augur propose moins de 15 marchés actifs sur sa plateforme avec des montants « lockés » particulièrement faibles. La startup Veil – qui proposait une plateforme de marchés prédictifs construite par-dessus le protocole d’Augur avec une expérience utilisateurs se voulant intuitive – semblait prometteuse mais a soudainement annoncé au milieu de l’année sa fermeture. L’arrivée à venir de la V2 d’Augur devrait toutefois permettre de lever certains blocages actuels.

-Sur le front des NFT (Non Fungible Tokens), la demande envers les cartes de collection numériques existantes s’est d’abord nettement réduite par rapport à la grande époque des CryptoKitties, mais un épisode cet automne a soudainement remis le sujet sur le devant de la scène. Début octobre, quelques heures après l’annonce du bannissement d’un joueur par l’éditeur de jeux vidéo Blizzard en raison de son soutien aux protestations de Hong Kong, Gods Unchained, un jeu (déjà assez populaire) de trading de cartes de collection numériques sur blockchain, interpellait ainsi Blizzard sur Twitter :

Dans les jours et semaines qui suivent, Gods Unchained voit ses statistiques exploser. Le 17 novembre, plus de 3.7 millions de jetons ERC-721 (le standard pour les NFT) sont transférés en une seule journée, multipliant par plus de 4 le record précédent.

Cet épisode montre d’ailleurs à quel point la réussite du web décentralisé dépend aussi de facteurs exogènes, capables de rendre ses caractéristiques – et en premier lieu la censorship resistance – plus désirables aux yeux d’acteurs extérieurs.

De façon générale, les NFT restent un marché très prometteur et il n’est pas anodin que Microsoft ait choisi d’avancer concrètement sur le sujet. Notons du reste qu’en 2019 le nombre d’ERC-721 a connu une croissance de presque 350%, contre 39% pour les ERC-20, selon Coin Metrics.

L’un des domaines les plus intéressants en la matière, au-delà du secteur du jeu vidéo, est probablement l’industrie du sport. La Formule 1, la NBA et un nombre croissant de clubs de foot sont désormais impliqués dans des projets de NFT. Saluons ici les avancées de la startup française Sorare : celle-ci vient d’intégrer trois clubs français (l’Olympique Lyonnais, le LOSC Lille et le FC Nantes) à sa plateforme, qui comptait déjà une trentaine de clubs. SoRare compte aujourd’hui 6.200 cartes vendues et devrait continuer à croître en 2020 et au-delà, à mesure que de nouveaux clubs seront intégrés.

Ethereum est encore et toujours le grand leader des plateformes de smart contracts…tout en restant challengé

2019 n’aura pas été l’année d’un quelconque renversement, ni début de renversement, de cette position de leader. Il est question ici de ce qui fait la force d’une blockchain publique : la richesse de son écosystème. Ethereum reste aujourd’hui indétrôné en la matière, quand bien même certaines équipes (Aragon, Dapper Labs) ont choisi de réduire leur dépendance à cette seule blockchain en créant leur propre chaîne. La menace d’un acteur comme EOS s’est par exemple largement éloignée.

En novembre, le nombre de transactions de tokens a d’ailleurs dépassé le nombre de transactions d’ethers sur la blockchain Ethereum, comme l’a souligné la startup CoinMetrics. Cette statistique a été interprété par certains comme un basculement, qui signifierait qu’Ethereum est maintenant plus que jamais utilisé pour ce qui était sa mission initiale : une plateforme visant à faire émerger des applications décentralisées par-dessus son protocole.

Pour autant, la situation actuelle ne présage rien de ce qui adviendra demain. Les positions peuvent encore largement évoluer, et ce pour deux raisons :

-D’abord parce que certains protocoles comme Cosmos, Polkadot ou Tezos (qui semble avoir surmonté ses passages difficiles) ont des atouts intéressants à faire valoir, à ne pas négliger pour la suite. L’intérêt pour Tezos est particulièrement manifeste en France – où le protocole bénéficie d’un regard bienveillant d’un grand nombre d’acteurs du secteur (y compris de certains que l’on avait connu “bitcoin maximalistes”) – mais aussi de plus en plus ailleurs, pour ses caractéristiques intéressantes.

-Ensuite, et surtout, parce que la transition vers Eth 2.0, qui s’étalera en sept phases, comporte son lot de risques (notamment sur la migration de smart contracts existants), qui sont autant d’opportunités pour les challengers d’Ethereum. Il est par exemple tout à fait envisageable de voir la sphère de la DeFi se développer aussi sur d’autres protocoles qu’Ethereum. Une chose est sûre : les deux, trois années qui vont suivre – qui correspondent à la transition vers Eth 2.0 – seront déterminantes.

Et aussi :

* « Privacy » des cryptomonnaies : crypto anonymes par nature d’une part, solutions de « layer 2 » d’autre part

Monero et ZCash restent les cryptomonnaies reines en termes de confidentialité. Dans un papier paru en septembre, le fonds Multicoin synthétisait en une image l’état du paysage en la matière :

Pour Multicoin, si Zcash (ZEC) – avec sa mise à jour nommée Sapling – constitue sur le papier le « modèle parfait », ce choix implique en pratique des conséquences par ailleurs dommageables en termes d’auditabilité et de programmabilité ; dès lors, les analystes du fonds estiment que la question principale est de savoir quel sera le degré de privacy jugé optimal par le marché compte tenu des autres critères à prendre en compte. Ils suggèrent que l’avenir reposera de plus en plus sur des solutions « private by design » construite par-dessus les protocoles Bitcoin et Ethereum existants.

Pour nous, l’essentiel est surtout que l’étendue des options soit la plus large et riche possible, pour que chaque utilisateur ait le choix en fonction de ses propres besoins et du contexte de son besoin. Dans cette perspective, les options proposées par Zcash et Monero à l’heure actuelle tout comme les solutions de « Layer 2 » à venir sur Bitcoin et Ethereum sont autant de bonnes nouvelles.

* La bataille des exchanges : les géants du secteur, à la croissance potentielle encore considérable.

Arrêtons-nous ici sur deux trajectoires qui se distinguent en particulier : celles des géants Coinbase et de Binance.

Coinbase n’a pas forcément la meilleure image qui soit au sein de la sphère crypto (« Coinbase est une banque crypto-friendly, mais reste une banque, avec ce que cela implique sur votre vie privée » estime ainsi Andreas Antonopoulos) mais reste en excellente position dans le monde occidental et en particulier aux Etats-Unis en tant que porte d’entrée vers cet univers. Sa force réside en particulier dans la confiance qu’il a su générer auprès du grand public avec des interfaces non-anxiogènes, une bonne expérience utilisateur, et une coopération avec les régulateurs. Il s’est positionné intelligemment sur la promotion de la DeFi d’une part et sur le marché de la « custody » (conservation des cryptomonnaies) d’autre part, via notamment l’acquisition de Xapo. Par ailleurs, il a vu son rival Circle échouer dans sa tentative de le concurrencer.

De son côté, Binance suit une toute autre stratégie, bien plus orientée vers le monde crypto lui-même. Là où Coinbase cherche à faire le pont entre la sphère traditionnelle et la sphère crypto, Binance entend préempter la place de leader d’un nouveau système financier. C’est que montre un rapport passionnant de Multicoin sur une entreprise à l’image assez sulfureuse et à la croissance impressionnante (aussi bien en termes de revenus que de rythme de développement de produits). Le rapport montre que son ambition va bien au-delà du « simple » exchange : c’est le marché mondial des néo-banques que Binance entend aller chercher, en misant sur l’avènement des cryptomonnaies. On notera d’ailleurs que le Binance Coin (BNB) est la seule grande cryptomonnaie qui surperformance le bitcoin cette année (performance également due à la destruction de tokens BNB par Binance).

Nous aurions pu, bien sûr, évoquer aussi d’autres plateformes tant ce marché évolue vite. De façon générale, les exchanges qui auront posé les bons jalons durant cette phase de transition (avant le prochain mouvement haussier significatif et durable) disposeront d’une croissance potentielle considérable (nous n’en sommes peut-être qu’aux premières étapes de leur ascension) et d’une force de frappe capable de les amener vers de nouveaux horizons, comme l’imagine Ryan Selkis de la société Messari dans son dernier rapport : acquisition d’entreprises prometteuses du secteur pour étendre leurs services ; fork de protocoles de DeFi en y apportant la liquidité qui y manquait ; logiques d’incitation financière vis-à-vis de leurs utilisateurs via leurs tokens d’exchange comme le BNB ; etc.

* Nous avons pu constater cette année un début de résurgence d’intérêt pour les DAO, mais nous aurons certainement l’occasion de revenir là-dessus plus en détails l’an prochain à mesure que plus d’initiatives se développeront.

*Contre-pouvoirs : on mesure aussi la force d’un écosystème à la quantité mais surtout la qualité de ses médias, journalistes, analystes critiques et (aussi) indépendants (que possible). La vague des ICO – lointaine désormais – avait vu une poussée de sites véreux. Aujourd’hui, plusieurs médias et sociétés d’analyse sortent du lot. Les enquêtes et le regard critique, parfois à contre-courant, de The Block sont par exemple particulièrement appréciables, de même que ce que proposent Messari (poussant pour la transparence du secteur), Decrypt Media (média dédié au web 3.0), Delphi Digital (études thématiques) et bien d’autres (saluons notamment le travail de Grégory Raymond chez Capital et Raphaël Bloch aux Echos sur le sujet en France).

* Plus globalement, certains signes témoignent de plus de maturité du secteur. Après certains extrêmes, on constate un retour à des réalités qui semblent plus équilibrées, par exemple s’agissant des modèles de crypto-économie (incitations permis par les tokens, etc.) qui avaient été un peu laissés de côté suite à l’explosion de la bulle des ICO.

Dans l’ensemble, l’écosystème reste agité de débats, ce qui est sain (…tant que les discussions restent cordiales et bienveillantes, ce qui n’est pas toujours le cas…). L’un des derniers en date s’articule par exemple autour de la mission des cryptomonnaies : “peut-être que la crypto n’est pas conçue pour une adoption par le grand public” écrivait par exemple récemment Jill Carlson, cofondatrice de l’Open Money Initiative, dans une tribune qui n’a pas manqué de faire réagir.

Des questionnements similaires ont été évoqués par d’autres acteurs du secteur ces derniers mois (lu récemment : “Bitcoin est un moyen, pas une fin. C’est un outil que les gens peuvent utiliser pour atteindre leurs besoins. Certains n’ont pas de besoins qui nécessitent Bitcoin. Essayer de faire en sorte qu’ils l’adoptent est une perte de temps. Ils l’adopteront quand ils en auront besoin. S’ils n’en ont jamais besoin, tant mieux pour eux”).

D’autres défendent des positions différentes (“mon inquiétude est que les gens du monde crypto se contentent de devenir une sous-culture. C’est ma préoccupation numéro undit ainsi le fondateur et dirigeant de Polychain Capital, Olaf Carlson-Wee).

La question centrale ici est bien celle de la mission de ces innovations et de l’ambition idéale que l’on souhaiterait pour elles. Quelle devrait être la place des cryptomonnaies, à terme, par rapport aux monnaies traditionnelles (au-delà des discours bravaches que chacun peut tenir) ? De même, la DeFi, lorsqu’elle sera plus développée et plus mature, a-t-elle vocation à devenir un système financier parallèle qui co-existe avec l’actuel, ou bien à remplacer celui-ci – à moins que l’objectif ne soit plutôt d’établir un maximum de ponts avec le système actuel ? Au fond, quelle adoption est-elle souhaitable ? Ces questions et bien d’autres restent ouvertes, d’autant plus que les réponses sont propres à chacun, liées à des visions de société personnelles. Il faut le rappeler : bien plus qu’un seul sujet technologique, les innovations des blockchains, cryptomonnaies et du web décentralisé sont éminemment politiques.